Éric Bolduc XYZ

Coach Communications & Promotion

Andrée-Anne Dupuis Bourret ~ ratsdeville@montréal

Andrée-Anne Dupuis Bourret, Photo Mathieu Caron

Andrée-Anne Dupuis Bourret, Photo Mathieu Caron

Rencontre avec Andrée-Anne Dupuis Bourret, une artiste connue pour ses installations de modules en papiers imprimés. André-Anne fabrique et accumule des formes qui occupent et transforment l’espace en paysages 3D.


25 septembre 2015

Continuer ci-dessous pour la retranscription de l’entrevue.

Éric : Comment t’en es venue à faire des installations comme ça qui prennent la place dans l’espace ?

Andrée-Anne : J’imprimais beaucoup de papier pour faire des livres, des éditions d’images. Puis est venu un moment où je n’étais jamais satisfaite de ces images-là. Ce que j’aimais, en fait, c’était le geste d’imprimer, le geste d’accumuler des matériaux comme ça. Et puis, je me suis dit : ok, je vais prendre ces images-là, je vais couper dedans, puis je vais voir qu’est-ce que je peux faire d’autres avec ce papier-là. Je me suis mise à créée toutes sortes de formes. J’ai fait beaucoup de prototypes. Je suis toujours en recherche de prototypes. Éventuellement, par l’accumulation d’éléments, je me suis rendu compte que je pouvais traiter les mêmes sujets qui m’intéressaient – qui étaient beaucoup en rapport au paysage à partir de la même matière, mais d’une toute autre façon – en créant des formes, en les accumulant. C’est là que ça commencé.

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C’est dans mon tempérament d’accumuler des choses, d’engranger des choses. Donc, d’être toujours au travail, sans pour autant être dans des grands questionnements à chaque geste, mais plutôt des gestes quotidiens qui sont intégrés à la vie puis qui me permettent d’accumuler comme ça des matériaux. Éventuellement, ça prend forme. Il y a quelque chose d’un peu magique là-dedans, parce que tu es toujours dans un processus. Tu ne sais pas où ça va te mener. Là, tout à coup, oups ! çà devient immense, ça devient magique. Ça prend vraiment de l’ampleur. À partir d’un petit geste que tu refais tous les jours, des fois depuis deux ans, tu sais que c’est quelque chose que tu accumules. Ça fait partie aussi d’une espèce d’idée de comment organiser un espace. Ça vient vraiment à la base de mon travail : comment on occupe un espace, comment on le représente. C’est comme ces deux processus-là qui sont… Un qui est peut-être plus conceptuel, puis l’autre qui est peut-être plus matériel, viennent comme se…

É : Se rencontrer ?

AA : Se rencontrer, puis de là, elle vient l’installation, en fait.

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É : Justement, je me rappelle de « La Chambre magnétique », et c’est la première fois ou j’ai vraiment vu ton travail se déployer dans l’espace. C’est une installation in situ. Est-ce que tu peux nous parler de ce momentum-là, de cette œuvre-là ?

AA : Ça, en fait, c’est une œuvre que j’ai faite juste après ma maitrise. Ce projet-là, c’était vraiment l’idée de partir avec ce principe, une espèce de principe de programme, qui génère une image à partir de quatre densités différentes de rouge et de noir, pour venir créer ce pattern-là. C’est un peu comme si on entrait dans une image, quand on entrait dans la galerie. C’était ce qui m’intéressait. Le pattern venait vraiment d’un jeu vidéo, Final Fantasy 8-bits vraiment basic. C’était le tableau du volcan. On entre dans le volcan, mais le volcan, c’est un pattern un peu léopard, parce qu’il est en 8-Bit. Donc, il y a quelque chose qui était un peu… qui m’intriguait là dedans ; comment on représente, en fait, un paysage, comment on représente du magma.

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É : De la lave en fusion.

AA : C’est ça. C’est quand même un motif qui peut devenir un peu des fois sinistre. C’est entre la fête et le sinistre, parce que c’est quand même rouge et noir. Ça nous envahit.

É : C’est agressif. Il y a quelque chose de raide.

AA : Il y avait cet aspect-là on vient jouer avec l’ambiance, comment les gens se sentent en entrant. Puis aussi, en même temps, c’est tombé en même temps que la grève étudiante de 2012. Donc, il y a eu en même temps toute cette idée du carré rouge.

É : Ça, c’est fortuit ?

AA : C’est fortuit, mais en même temps, c’est un peu l’idée de quand on joue avec des codes abstraits. Souvent, il y a des rapports comme ça qui se font. Parfois, c’est en rapport au paysage, au lieu, la ville où j’expose. Puis là, c’est un contexte social comme ça qui était assez intéressant, parce qu’on a eu toutes sortes de discussions, finalement, politiques à partir de cette œuvre-là qui prolifère. Il y avait quand même cette idée-là de… d’individus qui prolifèrent, et c’était un peu ça qui se passait dans la rue à ce moment-là. C’était assez intéressant comme parallèle.

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Je travaille tous les jours, malgré qu’il y ait des journées où j’enseigne, où j’ai d’autres activités professionnelles. Bon, faut se déplacer et tout ça ! Mais la production, c’est un peu tous les jours. Pour ce qui est du pliage, c’est tous les soirs. Il faut plier. Il faut avancer des choses, parce que sinon le travail ne se fait pas comme ça.

É : Justement, ce qu’on regarde, ça vient du travail que tu as présenté l’Atelier Circulaire en 2014 ?

AA : Oui, à l’automne dernier. C’est une nouvelle installation, en fait, sur laquelle je travaille dans le cadre de mon doctorat, qui était l’idée de plutôt dessiner dans l’espace. J’ai travaillé beaucoup avec des formes pleines, puis là j’avais envie de travailler avec des formes plus ouvertes, des formes similaires aussi qui pouvaient varier, parce que, en travaillant comme ça, c’est vraiment des cerceaux qui sont froissés. Donc, ils ont beau être… Il n’y en a aucun qui est identique, parce que juste le fait de froisser, c’est un geste qui est différent chaque fois. J’aimais travailler avec cette idée-là d’itération de la forme, plutôt que d’avoir des formes tout le temps identiques. Puis de dessiner dans l’espace, donc d’aller jouer avec l’espace négatif, l’espace positif, jouer avec l’effet…

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É : D’autant plus 3D, parce que là maintenant, c’est dans notre espace. Ce n’est plus juste les murs, le plancher, le plafond, où là, déjà, ça roulait partout. Là, ça prend…

AA : C’est ça. Puis, on peut entrer dedans. On peut-être vraiment immergé dans ces formes-là. Il y avait un aspect qui m’intéressait aussi, un aspect optique, par la superposition des formes. On a des effets de moirage, par exemple, ou des effets optiques qui sont intéressants. C’était l’inspiration aussi du nuage, d’une espace de fantasme de créer un gros nuage dans une galerie.

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É : Ça a marché !

AA : Oui, ça avait plus l’air de la mousse, mais je trouvais ça intéressant comment l’idée aussi se transforme, parce qu’on part avec une idée de départ, puis finalement… Bon, la matière aussi a ses propres propriétés. Elles dictent autre chose parfois, d’autres sens, puis c’était intéressant de jouer avec ça. C’est un projet qui est toujours en processus. Ça continue d’évoluer. La production se poursuit.

É : Parlant de production puis de méthode, il y a quelque chose de très performatif dans ce que tu fais. À la Galerie Circulaire qui est toute vitrée, on te voyait dans le jour, assise par terre, en train de faire, de travailler…

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AA : J’ai tout le temps aimé, depuis le début que je fais de l’installation ouvrir la porte lors du montage. Souvent, on fait ça, des montages, cachée et tout ça. Étant donné que pour moi, ma pratique, ce n’est pas que l’exposition qu’on va voir à la fin, mais tout ce qui se passe dans l’atelier. Souvent même, ça m’intéresse beaucoup plus que l’installation à la fin. Donc, de garder ça ouvert. Puis, le moment de montage, c’est tout le temps un moment à la fois difficile pour certains moments, mais à la fois aussi des moments de bonheur, de rencontres, où les gens entrent et s’insinuent dans le processus et font : « Ah… C’est le fun! » Ça laisse une porte ouverte aussi. Les gens s’imaginent où tu vas, où il y a comme quelque chose qui intrigue les gens. Tu crées des liens avec les gens qui sont sur place. C’est ça qui est particulièrement intéressant. Parce que, souvent, quand on expose, une fois que le vernissage est fait, on n’a plus de contact avec les gens. Là, c’est un contact continu avec des gens qui ne connaissent pas nécessairement l’art qui rentrent.

É : Ce n’est pas le public habituel des galeries d’art contemporain.

AA : C’est ça. « Eille! Je ne connais pas ça, l’art contemporain, mais ce que tu fais, ça m’intéresse. C’est vraiment fou ! » J’ai beaucoup aimé cette expérience-là pour ça.

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É : Une chose que j’aimerais aborder par rapport à ton travail, c’est l’esthétique scientifique. Tu ne trouves pas qu’il y a quelque chose de biologique ? Surtout maintenant avec les cellules rondes. Il y a quelque chose de la prolifération, justement aussi, du chaos, de l’anarchie, tout ça.

AA : Ça fait très longtemps, en fait, que j’ai un intérêt par exemple pour la théorie des fractales de Mandelbrot, qui est comment, en fait, représenter des formes organiques à partir de théories mathématiques. C’est super intéressant parce que c’est ce qui a permis en fait de faire du 3D, les jeux vidéo. Tous ces calculs-là pour faire des images numériques sont basés sur ces théories-là. Donc, il y a cet aspect-là qui m’intéresse beaucoup, puis oui, ça va autant dans la croissance des bactéries, des cellules, même de l’univers en général, des plantes. Tout fonctionne comme ça. En même temps, j’ai aussi tout un intérêt pour l’architecture, le design, donc toutes ces théories sur comment organiser le monde, comment organiser cette matière-là finalement.

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É : C’est organisation, le mot-clé.

AA : Oui, c’est ça. C’est ces éléments-là qui m’intéressent beaucoup. Puis oui, ça transparait. J’essaie de ne pas le faire de façon littérale, mais d’y aller plutôt avec les principes vraiment structuraux de ce rapport à la construction de la matière, puis de l’appliquer dans mon processus de travail.

É : Est-ce que tu penses que, à un moment donné, tu vas arriver au bout des formes ?

AA : Bien, c’est… Je ne sais pas si c’est possible.

É : Parce que tu travailles avec tellement de variantes. Je vois, entre autres, des dodécaèdres ou des formes…

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AA : C’est que, en fait, je suis toujours en recherche de formes. Mes projets, souvent, ils naissent de plusieurs nécessités. Je suis toujours, toujours dans un processus de recherche de formes, recherche de motifs, application de motifs sur des formes. Donc, je fais beaucoup, beaucoup de prototypes qui ne sont pas nécessairement montrés en galerie, tout ça. Donc, je… Tu regardes ma boule.

É : Est-ce qu’on a déjà vu tes petits animaux ?

AA : Je l’ai montrée, je pense, une fois. Une fois !

É : C’est trop cool, ça !

AA : Donc, je travaille des objets comme ça.

É : On n’a pas le droit d’habitude de jouer avec les objets.

AA : Mais ça, c’est fait pour ça. On peut la flatter et tout ça. J’aime travailler des objets comme ça. La recherche se fait beaucoup avec ça. Puis, il y a des formes qui deviennent œuvres. Il y a des formes qui deviennent éléments d’installation. Donc, je ne pense pas, non, qu’on peut aller au bout de ça. C’est que je trouve passionnant. C’est comme un projet de vie.

É : C’est ça. Tu n’es pas sortie du bois !

AA : Non. C’est merveilleux ! Ha ha !

É : Ça ressemble d’ailleurs à des formes souvent ce que tu fais. Quand on les voit comme ça en plus, dans les sacs, on peut vraiment prendre le volume incroyable, la quantité de choses.

AA : Oui. Il y a quelque chose du paysage. Mon père, quand j’étais jeune, il était paysagiste. Il faisait des jardins. Il a fait, par exemple, le paysagement du Zoo de Granby dans les années 80.

É : Oh, wow !

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AA : Il m’amenait souvent avec lui. J’ai un rapport au jardin qui m’intéresse, par rapport au paysage. J’avais une forêt chez moi. J’étais tout le temps dans la forêt quand j’étais jeune. Comment être habité par des éléments comme ça, vraiment créer des paysages intérieurs finalement. Puis, j’adore ça. J’adore lire là-dessus, sur comment on perçoit les choses, parce que, en fait, la théorie du paysage, ce qui est intéressant, c’est comment, à partir d’éléments qui sont autour de nous, on leur donne un sens, et c’est là que le paysage apparait. Donc, il y a un beau parallèle à faire avec l’œuvre d’art en général ou comment plusieurs éléments qui se mettent ensemble, qui se mettent en place, créent du sens et deviennent œuvre d’art. Donc, pour moi, c’est comme deux parallèles que je trouve vraiment intéressants, puis qui m’habitent dans ma pratique.

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É : Andrée-Anne, la dernière question, question existentielle : Pourquoi tu fais ça ?

AA : Parce que je n’ai pas le choix. Ha ha ha ! Parce que je ne saurais pas quoi faire d’autre. D’un point de vue personnel, c’est vraiment depuis que je suis toute petite, je jouais avec des papiers. C’est quelque chose qui me permet de comprendre le monde. C’est vraiment comme ça que j’ai compris le monde, puis que je continue à comprendre le monde. Ce rapport-là au travail, la matière, ça fait partie de moi. Si je ne l’ai pas, je deviens une personne, je pense, désagréable et triste. Donc, à la base, il y a ça. Aussi, pourquoi le faire ? Pour communiquer aussi d’autres façons de voir le monde. Je trouve que c’est essentiel de diversifier les visions du monde, de diversifier les opinions, de diversifier le rapport aux espaces, de voir qu’on peut avoir des différents moments dans différents lieux qui sortent un peu de notre quotidien. Ça, pour moi, il y a un élément aussi de magie, ça fait peut-être un peu quétaine – mais il y a quand même un élément comme ça de magie ou d’imaginaire en tout cas qui est partagé au plus grand nombre de gens possible, puis qui permet justement de créer de beaux moments pour les gens en général, donc pour ces deux raisons-là.

É : Ce sont de belles raisons. Je te souhaite plein de magie pour le futur. Merci.

AA : Merci.


ratsdeville@montréal est une série webtélé coproduite par L’Arcade et co-diffusée par TV1 (Bell, vidéo sur demande) et ratsdeville (web).

Équipe L’Arcade Studio Transmédia :

  • animateur / concepteur – Éric Bolduc
  • producteur – Guillaume Couture
  • réalisateur – André Hamilton
  • coordonnatrice – Esthel Rousse

Équipe TV1 :

  • réalisateur – Frédéric Cusson
  • caméramans – Dominic Dutil / Frédéric Sagard
  • coordonnatrice de production – Vanessa Paquette
  • coordonnatrice des bénévoles – Tamraa Greenidge
  • maquillage – Jessica Branchaud Meneses
  • infographie – Anastasia Efimova
  • mixage sonore – Pierre Bourcier
  • montage – Véronique Levert
  • productrice web – Joannie Couture
  • coordonnatrice administrative – Lara de Beaupré
  • producteur en chef – Yvan Lajeunesse
  • directeur général – Louis Douville

Crédits photos et vidéos : Andrée-Anne Dupuis Bourret

Artiste invitée : Andrée-Anne Dupuis Bourret

Une initiative inspirée de ratsdeville

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