Éric Bolduc XYZ

Coach Communications & Promotion

Christian Messier ~ ratsdeville@montréal

Christian Messier, Photo Mathieu Caron

Christian Messier, Photo Mathieu Caron

Rencontre avec Christian Messier, un artiste qui pousse ses propres limites en performance comme en peinture. Dans les deux cas, il crée pour le spectateur des expériences centrées sur l’intensité et la présence du corps.


17 avril 2015

Continuer ci-dessous pour la retranscription de l’entrevue.

Éric : On est venu ici dans ton atelier pour parler de ta pratique. Qu’est-ce que tu fais ?

Christian : Ma pratique, en fait, c’est deux pratiques. Deux pratiques parallèles qui ont évoluées en même temps, qui ne se sont jamais vraiment touchées, sinon peut-être par de petits liens souterrains. Je fais de la performance et de la peinture.

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Il y a plusieurs types de performances. Entre autres, il y a la performance politique où il y a des gestes porteurs d’une signification, ou d’un message. Moi, ce n’est pas ça du tout. Je me suis vite engagé dans une démarche qu’on pourrait qualifier d’assez extrême, de très énergique, de très corporel. Puis, j’y ai incorporé du danger. Donc, c’est un travail vraiment très viscéral et sans compromis, mais aussi avec un souci pour l’aspect visuel. Dans une performance, je mets par exemple de la farine sur moi, puis je bouge lentement et tout à coup, je fais un mouvement brusque. La farine fait une avalanche, un nuage autour de moi. Je travaille avec ce type d’images-là.

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Je fais des scénarios où il y a plusieurs actions qui se répondent. Il y a souvent une part de risque et ce risque est très important pour moi. Quand on voit, par exemple, la photo où j’ai les bras en feu avec les flammes qui montent très haut à côté de ma tête, je suis super calme, très concentré et c’est le danger qui me permet cet état. J’aime cet de calme qui résiste à la panique. Ça, c’est important.

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Des fois, je vais dans des extrêmes, tu sais, comme vomir, mais c’est jamais amené gratuitement ou juste pour écœurer le spectateur. Tout est légitime. J’aime aussi travailler à partir des propriétés du corps, par exemple, la respiration. Dans une des dernières performances que j’ai faites, j’étais couché sur un sac de poubelle, tu sais, les gros sacs pour entrepreneur en construction.

É : Je l’ai vu ça.

C : Je soufflais dans le sac vide. Le sac gonflait. Puis, il finissait par supporter mon corps. C’est une logique du corps. C’est l’air qui passe à l’intérieur de moi, qui entre ensuite dans le sac, et qui me soulève. Je suis supporté par mon propre souffle ! J’aime travailler avec ce genre de logique, les logiques corporelles. Par exemple, si j’ai prévu vomir dans une performance, soit que je ne mange rien avant, ce qui me fait pleurer et me met dans un état particulier lorsque que je ne vomis que la bile, ou soit que je boive du vin rouge, de la bière noire et que je vomisse des couleurs.

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É : Encore un effet on peut dire ou quelque chose de calculé.

C : Oui, c’est çà. Je ne veux pas rentrer dans le dégoûtant.

É : Tu ne veux pas vomir pour vomir.

C : Je ne veux pas que ce soit une agression pour le public. Je ne veux pas que ce soit gratuit. Cette position me vient d’un projet que j’ai présenté en 2005 à la Manif d’art où je suis resté deux semaines entre deux murs. L’espace était très étroit. Je levais les coudes et je touchais les murs !

É : Ça c’était un mètre de distance ?

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C : C’était même pas un mètre, c’était vraiment petit. En fait, j’ai eu plusieurs questionnements durant ce projet-là. Premièrement, mon projet portait sur la présence, sur l’invisible. Les gens savaient que j’étais là, mais ils ne pouvaient pas me voir. Je restais là 24 heures sur 24, durant 14 jours. Mais, graduellement, j’ai réalisé que les gens pouvaient percevoir cela comme de l’extrême. C’est là que j’ai pris la décision que ce n’était pas ce que je voulais : pas d’extrême pour de l’extrême, pas de sensationnel pour le sensationnel. Alors, ce que j’ai fait, plutôt que d’essayer de régler le problème, je l’ai amplifié. Je me suis évadé de mon propre projet, la veille de ma sortie. C’est après ça que j’ai commencé à travailler plus rigoureusement sur la construction de mes performances pour éviter le côté gratuit que l’extrême peut amener.

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Pour moi, la performance et la peinture sont liés. Une performance est une présence humaine donnant une représentation devant public. L’art performance, aussi appelé art action, est un scénario formé d’actions, et c’est aussi devant public. En tout cas généralement. Je me suis beaucoup questionné sur la relation entre la présence humaine et l’action. C’est peut-être cette préoccupation qui fait le pont avec ma démarche en peinture, la présence humaine devant public. Mes œuvres fonctionnent généralement en fonction de la force ou qualité des présences humaines.

É : Intensité encore.

C : Dernièrement, j’ai fait une résidence au Lobe où j’essayais de faire des espèces d’hybrides entre la performance et la magie.

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L’autre lien qui pourrait être fait avec la performance est la relation de l’œuvre avec le public. Pour moi, même si elle est réalisée en atelier, une œuvre n’est pas une œuvre s’il n’y a pas un public. L’art, est une activité intellectuelle. Je ne parle pas d’intellectualiser l’art, mais il y a une partie qui relève de la pensée. Tu regardes quelque chose. Tu ne fais pas juste le percevoir passivement. Tu penses, tu sais que c’est de l’art. Tu te fais ton propre sens pour comprendre pourquoi cette chose-là est de l’art. Sans cette réflexion, devant une œuvre, peu importe le type d’œuvre, l’œuvre reste un simple objet ; une chose.

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Mes personnages ne sont pas juste des figurants, ce sont quasiment des acteurs qui jouent pour le spectateur même s’ils sont immobiles.

É : Il y a quelque chose de performatif dans leur personnage ?

C : Je pense que oui. Même si c’est juste un portrait. Quand j’ai commencé cette série de portraits, entre autres ceux de Raspoutine, d’Hitler, de Charles Manson, je travaillais à partir de compositions très simples: un sujet coupé au buste. Je me battais avec la pâte, c’était vraiment le cas. Je sortais beurré de l’atelier. Je tassais la peinture. Je faisais un geste. Puis là, à un moment donné, oups, ça marchait. Le tableau fonctionnait. Juste un geste puis OK! C’est là. Ça marche. J’avais trouvé la force de présence que je cherchais dans mon portrait.

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J’avais cette image en tête de Hitler en train de faire ses discours enflammés et tellement être expressif qu’il se dédoublait vers l’avant. C’est là que j’ai eu l’idée de faire une série de peintures sur des personnages charismatiques et passionnés. C’est étrange que je ne l’aie pas remarqué avant, mais c’est à ce moment que j’ai réalisé que mon travail portait exclusivement sur la présence humaine. Puis j’ai fait une série sur le skateboard. Ce qui distingue mes tableaux des autres portant sur ce thème, c’est peut-être les plans plus rapprochés mettant l’accent sur la « passe de skate » plutôt que sur l’univers des gens qui pratiquent ce sport. En réalisant ces tableaux, je me suis aperçu que, en peignant les postures, je les ressentais dans mon corps. Une espèce d’empathie avec le sujet sur l’image. C’est comme si je recevais l’information de la posture dans mon cerveau. Mon cerveau envoyait littéralement l’information dans mes membres. Je ne mimais pas les positions, mais j’en avais une certaine sensation.

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É : Tu ressentais.

C : Oui. Je le sens vraiment physiquement. Puis je pense que cette impression de sentir les sensations des sujets humains a toujours été là en moi. Quand je fais un portrait aussi, je sens l’expression dans mon visage. L’empathie a été une grande révélation. J’ai d’ailleurs entamé des recherches doctorales sur l’empathie par rapport aux sujets humains en art. Ces sensations empathiques se sont aussi révélées dans ma dernière série portant sur des possessions démoniaques et des exorcismes. Inutile de dire que je ressentais très fort les démons de mes sujets. Ce n’est pas que je me sentais possédé, mais les possédés deviennent complètement désarticulés. Ils empruntent des visages haineux. En plus, j’écoutais des enregistrements réels d’exorcismes et je regardais des films portant là dessus. J’étais vraiment impliqué dans mon sujet. Puis quand je reproduisais les photos, tout ça passait en moi, je ressentais les expressions et les positions corporelles des possédés. Comme ce tableau avec la jeune fille sur le dos en état de transe.

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É : Renversée.

C : Renversée oui. Mais ça, je le sens. Je le sens en le faisant. Je le sens en voyant les photos puis en voyant le tableau aussi. Je me demande si les autres le ressentent? Qu’est-ce qu’ils ressentent? Qu’est-ce qu’ils voient? Je ne le fais pas dans ce but-là. Mais c’est la question que je suis en train de me poser.

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É : Pour terminer, j’aimerais savoir, d’après toi, l’artiste, à quoi ça sert ? Qu’est-ce ça
fait ? Pourquoi on a des artistes ?

C : Comme je dis à mes étudiants au début d’une session au cégep, à quoi ça sert l’art ? À quoi ça sert les artistes ? Eh bien, ça sert à rien. Ça n’a pas d’utilité, mais faire de l’art, ça a quand même un impact. Ça a un impact sur la société. L’art est présent depuis toujours, il a participé à toutes les révolutions, à l’histoire de l’humanité. Et le sens que je donne à l’art par rapport à la société, c’est que la création, c’est peut-être un des seuls gestes de liberté. De ne pas faire les choses dans un but utilitaire ou financier, mais de les faire parce qu’on a envie que ça existe. Et de ne pas les faire selon une étude de marché, mais parce qu’on a envie d’explorer de nouveaux territoires. Être un modèle d’indépendance, être libre de penser, ce permettre ce privilège, pour moi, c’est ça le rôle d’un artiste dans la société. Je pense qu’on est juste un bâton d’en l’engrenage, mais un bâton nécessaire.

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É : Merci beaucoup de nous avoir accueillis ici et de nous avoir donné plus d’images pour comprendre ce que tu fais.

C : Ça me fait plaisir.


ratsdeville@montréal est une série webtélé coproduite par L’Arcade et co-diffusée par TV1 (Bell, vidéo sur demande) et ratsdeville (web).

Équipe L’Arcade Studio Transmédia :

  • animateur / concepteur – Éric Bolduc
  • producteur – Guillaume Couture
  • réalisateur – André Hamilton
  • coordonnatrice – Esthel Rousse

Équipe TV1 :

  • réalisateur – Frédéric Cusson
  • caméramans – Julien St-Pierre / Frédéric Sagard / Alex Barbeau
  • coordonnatrice de production – Vanessa Paquette
  • coordonnatrice des bénévoles – Tamraa Greenidge
  • maquillage – Jessica Branchaud Meneses
  • infographie – Anastasia Efimova
  • mixage sonore – Pierre Bourcier
  • montage – Nicolas Paquette
  • assistant à la production – Thomas Rodinson
  • productrice web – Joannie Couture
  • coordonnatrice administrative – Lara de Beaupré
  • producteur en chef – Yvan Lajeunesse
  • directeur général – Louis Douiville

Crédits photos et vidéos :

  • Pascal Caputo
  • Guy L’Heureux
  • Marie-Claude Hamel
  • Christian Messier
  • Andréanne Béland
  • Françis Arguin
  • Alexis Bellavance
  • Jean-François Dugas
  • Yvan Binet
  • Dieter Rixe
  • Patrick Altman

Artiste invité : Christian Messier

Une initiative inspirée de ratsdeville

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