Éric Bolduc XYZ

Coach Communications & Promotion

Natascha Niederstrass ~ ratsdeville@montréal

Natascha Niederstrass, Photo Mathieu Caron

Rencontre avec Natascha Niederstrass, une artiste qui place le spectateur au centre d’énigmes à résoudre. Elle nous donne le rôle du détective qui retrace les pistes laissées par un tueur en série.


29 mai 2015

Continuer ci-dessous pour la retranscription de l’entrevue.

Éric : Salut Natascha. Je regarde ici, c’est une démarche forensique, de recherche de détective.

Natascha : Oui, un petit peu. Je te dirais que ça n’a pas toujours été comme ça puis c’est au fil des années, faut croire, que ma démarche s’est développée dans ce sens-là.

É : Qu’est-ce qui t’a amené à ça?

N : Bien en fait, il y a très longtemps, c’était quelque chose qui a germé à cause d’un livre sur lequel je suis tombée quand je faisais mes études de maîtrise à l’Université York à Toronto qui s’appelle « Scene of the Crime », qui est dans le fond un catalogue d’exposition. Puis quand j’ai ouvert ça, je me suis dit: OK …

É : Il y a quelque chose là.

N : Il y a quelque chose là qui est vraiment, vraiment intéressant. Puis, en fait, ce que j’ai compris en regardant toutes les œuvres c’est qu’elles semblaient être situées à l’extérieur d’elles-mêmes. Donc, l’œuvre n’avait pas un début et une fin mais, dans le fond, proposait des pistes pour que le spectateur puisse se rendre ailleurs à partir de cette œuvre-là qui était proposée. Je me suis dit: OK Il faut vraiment que je réfléchisse à ça.

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Je me suis rendu compte aussi, avec le temps, que je m’intéressais de moins en moins à la matière en tant que telle. Donc, cette démarche-là faisait beaucoup plus de sens pour moi. La recherche, c’est quelque chose qui prend beaucoup plus de place que tout le processus de production en tant que tel. Moi, je vois vraiment ça comme les étapes, qui prennent le plus de temps pour moi, c’est toute la visualisation puis la conceptualisation puis la recherche. Ensuite, la réalisation du travail prend souvent moins de temps.

É : Puis, ce qu’on voit en ce moment avec ton écran, tout ça ici, on croirait vraiment qu’on est dans un poste de police. C’est vraiment drôle le rapprochement à la fois forensique, comme un coroner qu’on dit, un médecin légiste. Tu parles de trace. Donc, on arrive puis on essaie de retrouver ces pistes-là pour comprendre qu’est-ce qui s’est passé.

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N : Bien en même temps, c’est drôle parce que je fais aussi… je ne sais pas, c’est un peu étrange ce que je vais dire peut-être, mais un rapprochement entre la démarche de l’artiste puis la démarche du tueur en série. Dans la mesure où le tueur en série, bien, on sait que c’est un psychopathe. L’artiste est pas forcément un psychopathe. Mais ce que je veux dire par là, c’est qu’il s’organise. Il s’organise puis il fait les choses de façon méthodique, de façon planifiée. Il va faire les choses parce qu’elles font sens, parce que pour lui, ces choses-là sont justifiées en quelque sorte.

É : La première chose que j’ai vue, c’est ton animation avec la dame habillée, mais pas de tête, et qui cherchait sa tête.

N : Oui. Bien ça, en fait, c’est inspiré justement du fait divers qui parle de Mary Gallagher qui était une femme prostituée dans le quartier de Griffintown au début du siècle. Et puis lors d’une soirée bien arrosée avec une amie, elles ont tenté de ramener à la maison un homme puis ça a mal viré. Il faut croire. Puis tout ça est documenté par les médias de l’époque. Puis suite à ce meurtre-là est issu le mythe de Mary Gallagher, qui dit que, dans le fond, à tous les sept ans, elle émerge dans le quartier pour trouver sa tête parce qu’elle est devenue maintenant un fantôme, etc.

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Ce qui m’intéressait aussi avec ce travail-là, ou cette histoire-là plutôt, c’était d’essayer de comprendre la réalité de ce fait divers-là. Est-ce que, dans le fond, la femme qui a été accusée a vraiment été accusée de façon juste ? Ou est-ce que … en fait, Mary Gallagher, la raison pour laquelle elle est sortie de chez elle pour aller se prostituer, compte tenu de la situation sociologique, politique puis tout ce qui se passait dans Griffintown à cette époque-là, bien, forcément, les femmes, bien qu’elles étaient mariées, avaient des familles, devaient être plus inventives pour essayer de compléter les fins de mois si je puis dire. Donc certaines se prostituaient. Puis, en fait, le simple fait de se prostituer, c’était mal vu. Donc dans le fond, je pense que peut-être que cette histoire de fantôme, à mon avis, mais c’est là qu’on est dans l’interprétation, à mon avis, a peut-être émergé à cause qu’on voulait encourager les femmes à rester à la maison.

É : Han-han OK ! C’est ça qui est intéressant. De le positionner dans ce contexte-là. Ce que ça dit de nous.

N : Oui, mais en même temps, moi, je ne fais que me baser sur mes lectures, me baser sur toutes les recherches que j’ai faites, les documents d’archives que j’ai trouvés, afin de pouvoir, moi, me positionner par rapport à ça.

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É : Puis après, tu … par exemple, avec les tableaux, c’est un peu pour repositionner le contexte, pour donner des pistes au spectateur.

N : Oui, tout à fait. En fait, c’est quatre pièces à conviction que moi, j’ai mis en scène, si on veut. Les pièces à conviction, j’en ai déduit que c’était les pièces qui étaient les plus importantes dans cette histoire-là, dû à justement mes lectures. Puis on expliquait, on décrivait carrément qu’est-ce qu’on voyait à l’intérieur de l’appartement de Mary Gallagher au moment où la police y est entré. Parce qu’on avait des plans de l’appartement. J’ai tenté de visualiser ces objets-là dans l’espace et donc j’ai fait mon shooting photo en positionnant ces différents objets-là, comme si j’imaginais le lieu dans lequel ils se trouvaient, mais sans dévoiler le lieu en tant que tel. Donc, de donner aussi de la place au spectateur pour que lui-même se projette dans le lieu. Ça c’est quelque chose qui est important pour moi. C’est pour ça aussi que le plan est inclus dans l’exposition, permettant ainsi au spectateur de voir les pièces puis de regarder le plan puis de se dire: OK! Donc cet objet-là était positionné exactement à cet endroit- dans l’espace.

É : Ça ressemblait à ça.

N : Puis de faire le va-et-vient et donc ça l’inclut nécessairement physiquement dans cette reconstitution.

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É : Ensuite, il y a ton autre expo aussi que j’ai vue à Occurrence, qui était encore là plutôt léchée comme imagerie, comme facture. Ça ressemblait encore à de la peinture, mais c’était de la photographie. Puis encore, on était dans une reconstitution d’un crime encore ou on se pose … c’est ambigu encore.

N : Bien en fait, cette série-là, c’est un petit peu différent, je te dirais. C’est quatre tableaux, quatre photographies en fait qui s’inspirent de quatre tableaux d’un peintre qui s’appelle Walter Sickert. Moi, ce que j’ai tenté de faire avec ces photos-là, c’est de me positionner, moi, en tant qu’artiste, comme si j’étais présente avant même que les peintures soient réalisées. Donc, c’est comme si, dans le fond, je revenais dans le temps avant que ces peintures-là existent pour observer la scène comme si moi, j’étais comme voyeur en quelque sorte puis je venais documenter ce que le peintre aurait peut-être réalisé au moment où il observait le modèle vivant par exemple.

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É : Natascha, ça ici, « Elizabeth Short Wanted Information », ça ressemble un peu au travail avec Mary Gallagher. C’est une autre femme qui a été brutalement tuée, j’imagine.

N : Oui. Bien, en fait, Elizabeth Short, elle est davantage connue sous le nom du Dahlia noir. Puis ce qui était intéressant pour moi aussi par rapport à cette histoire-là, c’était que cette femme là aussi était perçue … en fait, Mary Gallagher était une prostituée tandis qu’elle, les médias de l’époque ont souvent dit d’elle qu’elle était une prostituée quand, dans le fond, c’était peut-être pas si vrai qu’on pense. Puis en fait, ce qui était particulier avec cette femme-là, c’était qu’elle a été assassinée de façon, tu l’as dit tantôt, très brutale. Elle a été…sectionnée en deux.

É : Oh my !

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N : Et puis en fait, son corps a été retrouvé dans un terrain vacant à Los Angeles et puis son corps a été disposé de façon à ressembler étrangement à certaines sculptures ou certaines œuvres des surréalistes. Donc, même que la femme qui l’a découvert dans le terrain vacant était une femme qui pensait que c’était carrément un mannequin. Elle avait été portée disparue pendant une semaine de temps. Puis, bien moi, je me suis intéressée à où elle était pendant cette semaine-là, avant qu’on la redécouvre morte dans un…

É : As-tu trouvé des choses?

N : Bien en fait, je me suis rendue à LA puis j’ai essayé de retracer son parcours. Ce que j’ai trouvé intéressant, une fois que j’avais fait la prise photographique, c’était de constater que les lieux avaient complètement changés, évidemment, parce que c’est 67 ans plus tard. Donc, dans le fond, à partir du moment où tu te rends et que ce n’est plus un terrain vacant, mais c’est un… tu trouves un…

É : Un centre d’achats, un restaurant.

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N : Bien en fait, c’est un quartier résidentiel maintenant. Tu dis: OK, bien il y a vraiment quelqu’un qui habite là, exactement au même endroit. Et ce lieu-là, il est chargé de cette histoire-là. Puis bien c’est ça. Donc on peut voir une maison comme on en voit, oui, un bungalow comme on en voit souvent dans ce genre de quartiers-là qui est un petit peu à l’extérieur du centre de la ville.

É : Banal.

N : Un peu banal. C’est ça. Puis, tu te rends puis tu dis: OK! La superposition des événements en fait, bien, des événements… de l’événement qui a eu lieu à l’époque, qui était si chargé, avec ce que je constate maintenant, il y a comme quelque chose d’étrange.

É : Un décalage.

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N : Oui. Totalement. Mais que je trouve intéressant. Donc, dans un premier temps, c’est ça que j’ai fait. Quand je crée les images, que je crée ou quand je les conceptualise, je les conceptualise tout le temps dans un ensemble. Ça serait plus simple si je ne faisais pas ça, mais je pense toujours à un ensemble. Je pense vraiment en 3D. Je pense à un parcours. Je pense à l’expérience du spectateur. Je pense… c’est ça. Tu sais, un parcours, une piste.

É : Intégral.

N : Oui! Donc les images sont… elles peuvent exister indépendamment les unes des autres, mais quand je conceptualise comme une exposition si je peux dire, je pense à tous les éléments les uns par rapport aux autres. C’est un ensemble. C’est comme un défi que je m’impose.

É : C’est un niveau de complexité.

N : Oui. C’est comme des pièces d’un casse-tête que tu dois venir assembler pour que, au final, t’aies quelque chose qui se tienne puis qui soit fort puis que tu sortes de là puis… tu sais, que tu sentes que ça a valu la peine de te déplacer, tu sais. En tout cas, du moins, c’est comme ça que je le vois.

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Photo Mathieu Caron

É : Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu te donnes tout ce trouble-là ? Pourquoi t’es une artiste ?

N : Bien en fait, il y a souvent d’autres artistes qui t’ont certainement dit la même chose. Je pense que je ne pourrais pas faire autrement. Je pense que… quand je ne suis pas dans ce processus-là, je ne suis pas bien. Je ne suis juste pas bien. Donc, non, je pense que c’est de façon instinctive et de façon automatique, je fais tout le temps ça chercher. Chercher tout le temps, tout le temps, tout le temps chercher. Puis accumuler des documents. Accumuler des sources d’information, des images. C’est ça. Puis ensuite, c’est d’essayer de déchiffrer tout ça pour que de tout ça émerge une piste. Puis… Je pense que je ne serais pas capable de ne pas le faire. C’est tout simplement ça, je pense.

É : C’est une bonne réponse, je suis content. Merci.

N : Bien c’est moi qui te remercie.

É : Merci de nous avoir expliqué tout ça.

N : Ça me fait plaisir.


ratsdeville@montréal est une série webtélé coproduite par L’Arcade et co-diffusée par TV1 (Bell, vidéo sur demande) et ratsdeville (web).

Équipe L’Arcade Studio Transmédia :

  • animateur / concepteur – Éric Bolduc
  • producteur – Guillaume Couture
  • réalisateur – André Hamilton
  • coordonnatrice – Esthel Rousse

Équipe TV1 :

  • réalisateur – Frédéric Cusson
  • caméramans – Julien St-Pierre / Frédéric Sagard / Alex Barbeau / Dominic Dutil
  • coordonnatrice de production – Vanessa Paquette
  • coordonnatrice des bénévoles – Tamraa Greenidge
  • maquillage – Jessica Branchaud Meneses
  • infographie – Anastasia Efimova
  • mixage sonore – Pierre Bourcier
  • montage – Véronique Levert
  • assistant à la production – Francis Leblanc
  • productrice web – Joannie Couture
  • coordonnatrice administrative – Lara de Beaupré
  • producteur en chef – Yvan Lajeunesse
  • directeur général – Louis Douiville

Crédits photos et vidéos :

  • Natascha Niederstrass
    Toutes les œuvres photographiques et vidéographiques (2005-2015)
  • Mathieu Proulx
    Accident, Off Manif d’Art 5, Québec, QC
    Déconstruction d’une tragédie, Galerie Trois Points, Montréal, QC
    L’affaire de Camden Town, Occurrence, Montréal, QC
  • Guy L’Heureux
    The Final Girl, Plein Sud, Longueil, QC

Artiste invitée : Natascha Niederstrass

Une initiative inspirée de ratsdeville

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