Éric Bolduc XYZ

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Pascal Caputo ~ ratsdeville@montréal

Pascal Caputo, Photo Mathieu Caron

Pascal Caputo, Photo Mathieu Caron

Rencontre avec Pascal Caputo, un peintre qui s’approprie des images sur le web et en retire les figures humaines. Ses œuvres questionnent nos attentes face au plein et au vide et la banalité de l’image de soi.


8 mai 2015

Continuer ci-dessous pour la retranscription de l’entrevue.

Éric : On est ici pour parler de ta peinture. Tu fais ça depuis une quinzaine d’années. Peux-tu nous dires comment tu en es venu à faire ça de façon professionnelle si on peut dire ?

Pascal : C’est sûr que c’est toujours des remises en question. Au début, tu te cherches. Savoir si tu continues l’école et tout. Vite, je me suis rendu compte d’où étaient mes talents. Donc, j’ai commencé au Cégep St-Laurent et ainsi de suite, bac, maîtrise à l’UQAM. Ce qui m’a intéressé tout de suite, c’est la matière. La matière, les surfaces. Ça, ça vient de l’éducation. Ça a toujours été un travail de matière, un intérêt pour la matière et la surface comme telle, les matériaux.

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É : Puis tu t’es mis à faire des collages aussi. Ce que j’ai vu au début. Tu faisais beaucoup de collages, de superpositions.

P : Oui. Le collage, ça a toujours été présent aussi même dans ma façon de faire des tableaux abstraits. C’est une manière que j’ai tout de suite adoptée. On peut penser à Kurt Schwitter, à Rauschenberg, les objets trouvés. Dans mes promenades où dans les ruelles où je prenais des photos, je ramassais des objets aussi, dans l’atelier ici, il y en a des objets. Puis avec les collages plus réalistes, de type trompe-l’œil, que j’ai mis dans mes tableaux, la question se posait : est-ce que je refais ? est-ce que je me lance dans la mimesis ? est-ce que je commence à faire du trompe-l’œil ? tout ça. Donc mes idées de peindre une texture, peindre une image aussi commençait à faire son chemin. Mais bon, pas de talent ou enfin…

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É : Pas de talent !

P : Je n’osais pas ou enfin peut-être que je ne m’étais pas rendu compte que ce que je faisais avant, c’était du dessin d’observation. Peut-être que ça vient aussi de là, les collages dans mes tableaux. Un intérêt, mais aussi peut-être un manque de confiance ou un défaut de savoir peindre en fait ce genre de trucs-là. Parce qu’on n’apprenait pas à peindre de façon figurative à l’école. On faisait des tableaux abstraits.

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É : Pascal, parle-moi maintenant de ce qu’on connaît plus de toi qui est le repli de la figure, ces tableaux-là où il y a des découpes, justement où tu as enlevé les figures.

P : Oui. Enlever la figure. Ah, il y a plein d’idées qui s’entrecroisent en tout cas pour arriver à un résultat comme ça. J’ai toujours travaillé avec des banques d’images. Donc c’est sûr qu’à un moment donné, dans la période où est-ce que je photographiais des images et je les incluais dans mes peintures ; il y a eu un temps où il y a eu un arrêt dans ma production. Internet a beaucoup été présent. Facebook est arrivé. Google images commençait vraiment à se développer. Puis le vide dans mes tableaux a commencé à apparaître là. Je sentais qu’il fallait qu’ils soient là ces pans de vides-là, mais je ne savais pas pourquoi ces zones de toile vierge-là devaient être là. Ils fonctionnaient dans la composition générale du tableau, comme un peintre abstrait.

É : Un espace négatif simplement.

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P : L’espace négatif, la couleur du beige. Donc c’était une couleur. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à travailler le portrait. Je me suis dit: Il y en a donc bien des portraits. Les gens se photographient. On n’appelait pas ça encore le selfie. Ça s’en venait. Le tableau qui est en arrière de moi, justement, c’en est un. C’est dans mes premiers. C’est une figure humaine qui était là que j’ai décidé d’enlever. Pourquoi maintenant j’ai décidé de l’enlever cette foutu face-là ? En fait, pourquoi j’ai décidé d’enlever la figure.

É : C’est pas une ex-petite amie.

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P : Non. Ça émerge vraiment d’un besoin. Je pense qu’à un moment donné, j’en avais assez d’expérimenter le banal du portrait. Ça ne se peut pas que ce soit banal, un portrait. Puis là, on parle de photographie. C’est comme si la photographie n’arrivait plus à photographier, en tout cas, il y avait quelque chose qui ne marchait plus avec la quantité d’images puis avec la quantité de figures-là, présentes. Elle ne marche plus parce qu’elle est diffusée sur le web puis elle est diffusée en quantité. Puis dans cette quantité-là, dans ce flux-là, même virtuel, il y a quelque chose qui ne marche plus. Ça vient d’un besoin de respirer, de vivre un vide dans un trop plein. C’est là que j’ai décidé de l’enlever. C’est un geste simple, mais en même temps, c’est un geste…

É : Radical.

P : Oui. C’est le mot 2015, radical, mais c’est ça pareil.

É : Le vide dans tes peintures, dans ces séries-là de repli de la figure, comment les gens réagissent à ça? Il y a toutes sortes de façons qu’on peut réagir à ça.

P : En fait, les gens réagissent plutôt bien, mais ce qui m’a surpris, c’est de voir que ça causait de la frustration. Les gens étaient frustrés de voir qu’il manquait de l’information. J’ai compris qu’on était aussi habitués à avoir tout comme information. Puis là, tout d’un coup, j’en enlève un morceau.

É : Ça ne faisait pas leur affaire.

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P : Ils voulaient savoir où était le reste : « Where is the rest ? » ou « C’est quoi qu’il y avait là ? Comment ça ? » Ils posent beaucoup d’interrogations. Finalement, tu choisis une image, t’enlèves un bout. Ça crée de la frustration. On t’en donne 8 millions en continu puis, bon, ça va. C’est sûr qu’il y a une lecture qui se fait du vide dans mes tableaux qui est une couleur, qui est comme un tableau moderne, comme un tableau de 1960 où est-ce que la couleur beige devient … une couleur devient une composition dans le tableau. Mais moi, c’est du non-peint. Ce n’est pas la même chose. On sent la découpe de la peinture des fois parce que la peinture est épaisse. Donc quand je me fais une cache pour faire mes formes, découper. Quand j’enlève ma cache, ça découpe la peinture. Donc, on sent la tranche.

É : C’est très tranché.

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É : J’aimerais ça qu’on parle du nouveau corpus « After us » qui, pour moi, représente vraiment une espèce d’apothéose de ces tableaux-là, où on voit les espaces non-peints. Là, on sent vraiment quelque chose de précis, quelque chose presque de littéral, où on sent les selfies ; il y a une cohérence aussi parce que c’est très similaire les images.

P : Et le « hash-tag us » qui fait référence à une génération aussi, un peu plus jeune que moi puis toi, mettons, mais oui. Pour ce projet-là, « After us », qui est exposé à l’Écart, à Rouyn-Noranda. C’est des selfies de vacances. Donc, je découpe encore une fois les figures. Et puis on voit les décors des lieux idylliques du sud. Puis en plein milieu de la salle, il y a une espèce de gros monolithe en bois. C’est comme une extension de la forme du tableau en fait, mais en 3D. J’étais à Rouyn-Noranda. Ça devenait une cabane de pêche là-bas. C’est assez drôle, tu sais. À Montréal, ça aurait pu devenir autre chose. Puis en fait, c’est conçu comme étant une espèce de… entre le cubicule méditatif ou l’abri. Donc, l’abri. À l’abri de l’image ou enfin un lieu pour faire l’expérience du vide. Et non pas par le regard uniquement, mais aussi par le corps.

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Ensuite de ça, il y a l’espèce de grosse clôture. Entre la clôture et la barrière encore une fois. Une structure en bois que j’ai faite. Des panneaux de bois. C’est emprunté un peu à l’esthétisme des pancartes de publicités vite faites sur un terrain à vendre. Et aussi des clôtures, tu sais, entourant les chantiers de construction. Il y a des petites… des tranchées ou je ne sais pas comment t’appelles ça. Des trucs pour voir, dans le fond, des ouvertures pour voir le chantier en train de se faire. Donc, sur ce panneau-là de bois, j’ai apposé un genre d’affiche de type lieu idyllique et tout, le classique, le cliché photographique.

É : Paradisiaque.

P : Exactement. Étant donné qu’on est dans ce cliché-là … Puis j’ai percé des trous. Donc des yeux. Les gens peuvent, s’ils veulent, regarder au travers l’image, au travers du set up du lieu paradisiaque dans lequel on nous vend et tout.

É : Donc, ça parle aussi d’une barrière, mais d’une distance. Comme là, on a des selfies de vacances. C’est comme un symbole de statut aussi. C’est dire : Moi, je suis en vacances puis je le mets sur Facebook. Pis toi t’es pas en vacances.

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P : Moi, en fait, je me posais la question de la barrière physique, mais aussi psychologique. Donc, ça devient symbolique à ce moment-là cette barrière-là. Puis l’idée du fictif, du réel. Donc, on est à Rouyn-Noranda. Il y a une vitrine en arrière de cette clôture-là. Qu’est-ce qu’il y a l’autre bord de la vitrine ? Le chantier. Bien, il y a le réel. Il y a le moins 40 degrés avec de la neige. Puis en avant, il y a l’image que l’on nous vend, tu sais, du lieu idyllique. J’aime bien cette phrase-là qui dit que c’est toujours plus vert chez le voisin. Ça vient un peu de cette idée-là.

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É : Pour finir, j’aimerais ça te poser une question existentielle. Pour toi, peux-tu me dire, en une minute, pourquoi tu fais ça? Pourquoi t’es artiste? Qu’est-ce que ça fait pour toi.

P : Pourquoi je fais de l’art ?

É : Est-ce que c’est par exemple pour parler aux gens ? Tu as un désir de parler. C’est pour te libérer. C’est comme une gratification humaine et immédiate …

P : C’est sûr que ma rencontre avec les gens, c’est ce qui est le plus important. J’ai fait de la peinture en direct pendant un bon bout avec un collectif.

É : C’est une façon efficace d’aller à la rencontre des gens.

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P : Je me suis rendu compte que ce qui est intéressant, c’était le public. C’était les gens qui venaient voir l’exposition. Souvent, les spectateurs qui viennent voir des expositions pensent que ça prend un manuel d’utilisation pour comprendre des œuvres d’art, tu sais. Mais dans le fond, là, c’est eux les œuvres d’art. C’est eux qui comprennent mieux que nous c’est quoi de l’art. C’est eux qui donnent réponse à ça. Nous, on est là parce qu’on a besoin de s’exprimer, de faire un truc, ça nous libère. On est bien en faisant de l’art ou on est mal. Il y en a qui sont mal puis qui font de l’art parce qu’ils sont mal. Mais moi, je ne suis pas torturé. J’aime mieux faire de l’art quand je suis bien. Honnêtement, quand je ne vais pas bien, je vais pas à l’atelier, tu sais. J’ai déjà fait l’inverse, mais maintenant, ça ne se fait plus.

Donc… aller à la rencontre des gens, ça se fait tous les jours. Puis c’est parce qu’on rencontre les gens, qu’on rencontre les phénomènes de la vie courante. Puis après ça, on revient à l’atelier, on travaille. Mais ensuite de ça, c’est pour redonner et c’est pour revenir, tu sais, et partager et prendre beaucoup. Prendre beaucoup des autres.

É : C’est un partage.

P : Oui. C’est un partage. Oui. Je le verrais comme ça. C’est peut-être pour ça que… je me dois de faire de l’art.

É : Excellent. Merci beaucoup de nous avoir expliqué tout ça.

P : Ça me fait plaisir.


ratsdeville@montréal est une série webtélé coproduite par L’Arcade et co-diffusée par TV1 (Bell, vidéo sur demande) et ratsdeville (web).

Équipe L’Arcade Studio Transmédia :

  • animateur / concepteur – Éric Bolduc
  • producteur – Guillaume Couture
  • réalisateur – André Hamilton
  • coordonnatrice – Esthel Rousse

Équipe TV1 :

  • réalisateur – Frédéric Cusson
  • caméramans – Julien St-Pierre / Frédéric Sagard / Alex Barbeau
  • coordonnatrice de production – Vanessa Paquette
  • coordonnatrice des bénévoles – Tamraa Greenidge
  • maquillage – Jessica Branchaud Meneses
  • infographie – Anastasia Efimova
  • mixage sonore – Pierre Bourcier
  • montage – Nicolas Paquette
  • assistant à la production – Thomas Rodinson
  • productrice web – Joannie Couture
  • coordonnatrice administrative – Lara de Beaupré
  • producteur en chef – Yvan Lajeunesse
  • directeur général – Louis Douiville

Crédits photos et vidéos :

  • Pascal Caputo
  • Guy L’Heureux
  • Marie-Claude Hamel

Artiste invité : Pascal Caputo

Une initiative inspirée de ratsdeville

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